Encore vaillants après deux nuits trop courtes, on attaque la troisième journée de la quinzième Route du Rock avec une certaine fébrilité. Si le début de soirée s'annonce pour le moins improbable (une chorale à la Route du Rock.... À voir...?), le final promet d'être fiévreux, entre Sonic Youth, Metric, et Vive la Fête. Et contrairement à la loi établie avec l'expérience (« les meilleurs moments d'un festival sont souvent les moins attendus »), la soirée a été à la hauteur de ses promesses.
Il faudrait s'interroger un jour sur le sens du terme « post-punk », sorti à toutes les sauces en ce moment. On s'était laissé présenter Maxïmo Park comme du « post-punk tendu urgent » ... et voilà qu'on se retrouve devant un sosie raté de Jarvis Cocker qui essaye de chanter comme Morrissey. Ça surprend. Est-ce la présence à ses côtés d'un zazou à veste rouge, accroché à son clavier comme un chewing-gum au plafond? Est-ce le fait de jouer en costard alors que l'on a une guitare électrique dans la main?
Ceci reste un mystère, et si l'on n'avait rien su, peut-être aurait-on parlé ici d'un groupe de « pop-rock », mais cela semble tellement peu « hype », qu'on ne va plus oser maintenant. Bref... Maxïmo Park, c'est la nouvelle sensation issue de la vague Franz Ferdinand-Bloc Party.... Un sens du rythme très prononcé, des capacités vocales suraigües, un art de se dandiner sur scène avec frénésie, et une tendance à trouver l'inspiration capillaire et vestimentaire dans les années 80. A part ça, le groupe fait preuve -il faut l'admettre, d'une belle énergie sur scène, certaines de ses chansons font d'ailleurs mouche, dès qu'elles respirent un peu la spontanéité, les autres faisant souvent tirées par les cheveux. C'est un comme si le groupe souffrait d'un complexe d'infériorité, et à trop vouloir bien faire, finissait par saturer l'atmosphère, à chaque tentative sonore. Du coup, lorsque ça respire un peu, le concert trouve un rythme de croisière beaucoup plus enthousiasmant, chaque mélodie retrouvant sa fraîcheur, son évidence. Finalement, à trop jouer la carte du gros son et la machine de guerre en mouvement, Maxïmo Park en a perdu quelques onces de finesse. On préférera réécouter le disque.
La programmation annonçait ensuite la venue d'une chorale, c'était déjà suspect. L'oreille ouverte, curieuse, préparée à tout, on attendait ça avec circonspection, mais sans a priori. Seulement, ce n'étaient pas nos oreilles, mais nos yeux qui n'étaient pas préparés à voir débarquer les Polyphonic Spree : 25 gamins en toge, bras levés au ciel, genre : « attention, ce soir, la secte des enfants de T-Rex va mettre en scène son grand sacrifice collectif, dans une grande communion d'amour et de glam ». On ne connaît pas les raisons de cette utilisation plus que douteuse de l'imagerie sectaire, mais il est difficile d'en faire abstraction pour ne profiter que du reste : le feu d'artifice sonore auquel s'est livré cette chorale texane, accompagnée par un orchestre aussi improbable que le reste, où s'accordent sans choc des cultures guitares, basse, batterie, mais aussi harpe, piano, tuba, ondes Martenot, flûte travesrsière... Bref : le grand décorum sonore, l'habillage de luxe, pour la grande envolée lyrique de ce dimanche soir. Qu'on imagine un peu la splendeur déclamatoire et le goût de la démesure du mouvement Glam (Bowie, T-Rex) sur la quelle viendrait se greffer tout le talent d'orfèvrerie et la finesse des meilleurs songwriters pop, pour se donner une idée du foisonnement qui peut régner lors d'un concert de Polyphonic Spree : la B.0. de la comédie romantique de l'année. Évidemment, il faut aimer la guimauve, les longues montées de tuba et de flûte, les Opéras Rock (« Tommy » des Who ), le marivaudage, les paillettes qui tombent en pluie, les morceaux de 10 minutes, et les sentiments purs et honnêtes (le dernier opus de la chorale s'intitule « Together We're Heavy » : un beau message de solidarité et d'amour!).
Si la douce folie des Polyphonic Spree nous aura un peu agacé parfois , nous aura difficilement fait patienter, nous, amateurs de bruit et de tatapoum venus pour Sonic Youth et Metric, elle a néanmoins fait souffler une délicieuse bolée d'insouciance naïve 70's, un courant d'air frais : ceux qui ont fait semblant de ne pas aimer sont des grognons grincheux!
Les grands attendus du dimanche, c'étaient bien sûr eux, le groupe mythique du post-punk, les maîtres inégalés du larsen et des distorsions en tout genre, la base et la référence musicales de la quasi-totalité des zicos trentenaires : les Sonic Youth et leur couple de légende, Kim Gordon et Thurston Moore. Pouvoir programmer le groupe en août, en France, et hors tournée, fut véritablement le tour de force des organisateurs de la Route du Rock. Après de multiples refus, c'est finalement en s'alliant avec le festival norvégien Öya, que Rock Tympan se paye le combo. Tous deux offrent des vacances en Norvège et en Bretagne à toute la famille des Sonic Youth. Pour la petite phrase people : Les Gordon-Moore sont mariés depuis 1984 et ont une fille Coco Hayley Gordon Moore conçu en même temps que l'album Experimental Jet Set, Trash and No Star en 1993.
C'est donc toujours aussi décontracté que le groupe prend place sur la scène du Fort aux alentours de 23h30. Kim est légèrement hâlée et courtement vêtue, en short. Du haut de ces 52 balais notre no-wave-woman par excellence tient toujours la route. Le public est venu pour les Sonic Youth. Encore une fois les fans sont de tout âge, des jeunes recrues des albums Murray Street (2002) ou Sonic Nurse (2004), des plus anciens avec Experimental Jet Set, Trash and No Star (1994), Dirty (1992) ou encore The Whitey Album (1989) et carrément les pionniers avec Confusion Is Sex (1983) ou Bad Moon Rising (1985). Quand on pense que parmi presque la vingtaine d'albums Sonic Youth n'est jamais parvenu à un disque d'or, plus de 500 000 ventes. Et c'est tant mieux puisque les Sonic Youth ont toujours refusé d'emprunter les chemins traditionnels. Que ce soit musicalement ou commercialement, ils ont toujours évolué en marge. Inventeurs de nouveaux sons, sur des accordages alternatifs, dès leurs débuts, les Sonic Youth ont impressionné par leur ambition atypique, leur recherche bruitiste. Toujours est-il que le groupe n'a pas perdu un millimètre de l'entité punk qui le caractérise. Sans concession, le set a commencé plutôt calmement avec un chant appuyé de Kim et une mélodie de mise. Mais passés les premiers essais, la nature même de Thurston Moore reprend le dessus. Le besoin de s'approprier le son, de le distordre, le malaxer, le triturer, est plus fort. Il balance son larsen, l'accroche, le prolonge et, virtuosité sonicyouthienne, le module pour le transmuer en musique. Les Sonic Youth sont hors pairs dans le domaine. L'expérimental ne force pas à l'introspection, bien au contraire, Thurston Moore communique activement avec ses fans. En juin dernier, au festival Art Rock de Saint Brieuc, il jouait sur une petite guitare prêtée par un fan dans le public, cette année il délaissait ses cordes quelques instants à quiconque souhaitait si frotter.
C'est donc un concert haut en couleurs que nous ont interprêté les Sonic Youth. Et ceci ne faisait que confirmer une fin de nuit en apogée, apogée encore jamais atteinte ni même effleurée les soirées précédentes. Les Sonic Youth marquaient un début de nuit des plus détonnants. Comme si on allait compiler les 3 jours de la Route du Rock en trois concerts : Sonic Youth, Metric, Vive la Fête.
Jouer après Sonic Youth n'est pas forcément une mince affaire et doit être pour le moins assez intimidant. Et bien pas pour Metric ! La petite bombe Emily Haines a du chien et va littéralement pulvériser la scène en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Ne vous fiez pas à la droiture, les bras bien le long du corps, de cette petite blonde. Car quand elle s'énerve, on a presque peur pour elle : les cheveux affranchis, sa tête frôle le clavier. Le ton est monté très vite. Et les fans n'attendaient que ça : au bout de quelques titres, les pieds et les épaules se sont mis à bouger, puis tout le corps, et le pogo est venu presque naturellement jusqu'à atteindre des déhanchés sympathiques (un fan s'y est même égratigné le nez). Comme le laissait présager l'album Old World Underground, Where You Are Now? sorti en avril 2005, le rock de Metric ne s'affuble pas de grande originalité - mise à part la présence de ce clavier - mais sait se faire ravageur, très rythmé et extrêmement intense. Les canadiens de Metric ont soulevé les cœurs à grands coups de clavier. La voix rodée (Metric tourne a près de 100 concerts/an) et charmeuse d'Emily Haines tantôt ensorceleuse, tantôt délurée, n'a fait qu'accentuer l'ambivalence du groupe. Entre mélodie et force brute : Metric brûle son énergie sans concession. Tout et tout de suite.
Ceux qui ont attendu malgré la fatigue le début du concert de Vive la Fête n'ont pas été déçus. Impossible de ne pas se sentir mû par une énergie incontrôlable dès l'arrivée de la grosse caisse « four on the floor ». Martelant l'espace comme un boutoir incessant et obsédant, elle a transformé le fort en terrain mouvant, ondulant au gré de la marée humaine portée par cette machine de guerre disco / new wave. Pour ceux qui auraient échappé aux présentations, le duo belge le plus glamour/trash du moment se compose d'Els Pyroo, mannequin et Danny Mommens ancien bassiste de dEUS. Ce dernier assure le côté trash : masque sur le visage, pantalon de cuir et t-shirt noirs (tout comme ses musiciens), Els penche elle du côté glamour :pin-up du groupe, blonde plantureuse aux jambes interminables, elle était vêtue très sobrement ce soir là d'un body et d'un corset du plus bel effet.
Vive la Fête, c'est un peu le mélange de la légèreté la plus débridée (hymnes à la fête, à l'hédonisme, aux nuits blanches) et de la new-wave kitsch des années 80. Tout ça avec des guitares qui lorgnent tant du côté de Cure que des Stooges. Alors forcément, ça fait un drôle d'effet : un mélange d'excitation nostalgique, de fièvre du samedi soir disco, de furie rock'n roll...
Bref, en une trop courte heure, Vive la Fête aura cloué sur place tous les prétendants au titre du « Saint-Père Dance-Floor Award » (exit les Superheroes, 2 Many Dj's, Hot Hot Heat, Lcd Soundsystem... des années précédentes). Sans complexes, sans revendiquer le second degré, avec un goût du kitsch assumé, et l'envie visible de faire partager leur drôle d'univers, les Belges offrent une belle déclaration d'anti-conformisme : à la frontière des styles musicaux (sont-ils gothiques, rock'n roll, new-wave juste fashion?? My God!! Quelle angoisse, ils sont inclassables!), avec juste dans leur sac cette belle déclaration qui leur donne leur nom : Vive la Fête, ils ne font rien d'autre que nous inviter à vivre avec eux cette philosophie minimaliste, mais tellement séduisante. Leur concert, comme cette fin de soirée de dimanche aura une bonne place dans l'album souvenir de la Route du Rock
Rideau donc avec ces souvenirs dans la tête, en attendant l'année prochaine...
Jamy et Greg
Les articles RDR 2005 :
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La programmation RDR 2005