Après un vendredi un peu court compte tenu de la prestation soporifique de The National, le samedi quant à lui promettait d'être l'apogée du festival, avec notamment une date unique, celle des Cure programmés aux alentours de minuit. C'est donc presque frais et dispo avec quelques heures de sommeil dans le cortex, qu'on se retrouve vers 16h sur la Plage de l'Eventail à Saint Malo pour assister à un moment magique : voir et écouter Christopher O'Riley assis devant son piano Steinway jouer des morceaux de Radiohead et d'Eliott Smith.
Pur moment de décontraction et de bien être ! L'incroyable pianiste américain enchaîne les compositions en toute simplicité laissant seule sa musique s'immiscer dans l'enceinte malouine, caresser la plage, les rochers, pour s'étendre sur la mer. Assis tout autour, le public composé de fans de la Route et de touristes attirés par les mélodies, est unanime : le concert est exceptionnel, à la hauteur des ambitions des programmateurs du festival. On s'allonge, la tête rivée sur le piano, on ferme les yeux et on écoute. Et forcément, doré au soleil, on s'assoupit béatement.
Son album "True Love waits" sorti en 2004 composé de réinterprétations classiques de titres de Radiohead comme Karma Police, Fake Plastic Trees ou Airbag fut un succès, estampillé de 4 étoiles par Rolling Stone. Et même si Radiohead est mondialement reconnu, quel honneur que d'écouter sa musique transcrite en classique. Bien souvent le rock lorgne impudiquement sur le classique et pour une fois le phénomène s'inverse. Bach et Mozart viennent flirter avec Radiohead et Elliot Smith. Gageons que la plage de Saint Malo s'en souvient encore, contre vents et marées.
La soirée s'annonçait donc sous les meilleurs auspices. Le concert à peine terminé, nous nous étions déjà engouffrés dans notre cosmo-car à l'assaut du Fort Saint Père pour la suite du programme. Et nous étions bien décidé à ne pas manquer le premier combo de ce samedi, The Organ ou cinq Canadiennes à l'album "Grab that Gun" impressionnant et mélancolique à souhait. C'était sans compter sur cette p..n de file de bagnoles pour accéder au site. Résultat : on était plus qu'en retard puisqu'on a même pas pu voir ne serait-ce qu'un seul morceau de The Organ.
Heureusement Colder était là pour nous réchauffer le cœur. Le petit parisien Marc Nguyen Tan au charisme impeccable – blouson de cuir fermé et pose crooner – a captivé le public curieux. Un vrai bon concert que la prestation de Colder : une simplicité touchante et une musique à fleur de peau qu'il fallait à tout prix écouter devant la scène. La voix soyeuse enveloppe la musique à la tristesse vague et pourtant réconfortante. Colder ne cherche pas l'originalité, ni la personnalité. Il lorgne sans aucun doute sur les années 80 et c'est tant mieux puisque non seulement c'était précisément l'esprit new-wave de la 15ème Route du Rock mais il s'est également imprégné du meilleur : Joy Division, Suicide, Depeche Mode… un look, une "electro" froide et une introspection de mise. Et même si au final on ne retiendra pas grand-chose de son passage plutôt calme, on ressort touché et ravi. C'était tout de même le seul français cette année à s'essayer à la scène du Fort Saint Père. On va finir par nous faire croire que les groupes scéniques rock français n'existent plus. [Quand je pense que j'ai loupé Aeroflot au festival Chauffer dans la Noriceur en juillet ! Argh !]
Si les Raveonnettes n'ont pas inventé le Rock 'n Roll, ils ont mis le nez dedans jusqu'à en respirer les vapeurs les plus décadentes et les plus glamour aussi. De leur Danemark natal, ils se sont hissés au rang d'apôtres d'un rock garage qu'on pensait mort et enterré avec les films d'Ed Wood. Si le couple Sune Rose Wagner / Sharin Foo utilise volontiers l'imagerie dramatique et rétro des films de série B des sixties pour se mettre en scène, il convoque aussi le spectre de grandes figures musicales de ces années, citons d'abord Phil Spector, pour le côté yé-yé décérébré, et les mélodies naïves très «girls band » des années 60 (Dolly Parton). Mais il y a aussi la face sombre du groupe, leur côté garage joué à fond la caisse, la main sur le vibrato et le pied sur la pédale fuzz, leur recherche de l'apnée sonore, qui rappelle tantôt le Velvet Underground, tantôt les Cramps, tantôt Suicide (ça c'est pour la présence de machines et l'obsession du riff qui se répète). Musique de l'urgence, elle est assenée comme un coup de fouet, et généralement en moins de 3'30.
Bref, voici un groupe qui manie le style comme personne, sait parfaitement utiliser les codes du rock, et s'en amuser. Lorsqu'ils montent sur scène, ils font penser à une famille Adams tout de noir vêtue. Au centre, arborant fièrement sa Gretsch rouge, Sharin Foo évoque tantôt Nico, tantôt Debby Harris, impassible et sérieuse. A ses côtés, Sue Rose Wagner n'est pas plus attractif, et tous deux semblent appliqués à mener correctement leur tour de chant, qu'à vivre l'urgence de la fièvre qu'ils distillent. Peu importe, leur posture scénique et musicale fait d'eux les dandys anachroniques, figés dans une esthétique datée faite de vieux fétiches rock'n roll : de lettres rouge sang, de photos en noir et de blanc, des bas nylon, de blousons de cuir... De quoi nourrir bien des fantasmes pour longtemps encore!
La cascade de darkmen, maquillés comme des voitures volées, avait déjà déferlé sur le festival depuis pas mal d'heures. Le flot sombre, les chignons crêpés, le rimmel et mascara comme simples armes, s'étaient déjà mis en place devant la scène pour accueillir le maître incontesté de la new-wave : The Cure. Emblème de toute une génération, le p'tit Bob fait encore des émules parmi les plus jeunes. Tout comme Sonic Youth c'est toujours impressionnant de voir la ferveur des jeunes fans face au calme nostalgique des vieux de la vieille. C'est tout de même l'événement du festival de la Route du Rock. La moitié du budget est passé dans leur cachet. Néanmoins les Cure ont boosté les ventes de billets du samedi soir. Pas de véritable promotion pour autant, le dernier album baptisé simplement "The Cure" date de juin 2004. Les programmateurs n'ont pas eu de très grandes difficultés à faire venir le groupe à Saint Malo, juste une bonne dose de patience et de persévérance, et bien sûr une main généreuse au portefeuille. En retour, l'habituelle affiche de 6 groupes par soir passe à 5 le samedi pour permettre un concert de près de 2h30 des Cure, qui nous ont gratifiés de deux magnifiques rappels en bonus. C'était donc immanquablement la soirée "black power", la "big groles", la spéciale nostalgie, la spéciale respect, la fête du eyeliner…
Côté scénique, c'est vrai, Robert Smith a pris du poids (mais qui n'en prend pas avec l'âge), c'est vrai la taille des chemises a également changé fleurtant avec le XXL, c'est vrai le tout sonne très pro et manque cruellement de pêche, de hype, mais tout ça on s'en contrefout car le concert de ce soir fut une vraie réussite : très mélodique et d'une honnêteté flagrante. Robert Smith a déroulé son répertoire presque tranquillement ponctuant ça et là ses morceaux de timides sourires et mercis. Le personnage est bien présent, et même si les mythes vivants ont toujours du mal à tenir le haut du pavé, Les Cure furent convaincants. Ecouter en live "Lullaby", "Primary", "One Hundred Years", "Boys Don't Cry", "A Forest", "Saturday Night" et bien d'autres fut un réel plaisir, tinté de nostalgie certes. Robert Smith parvint toujours à captiver son public qui s'était massé en nombre. Il était quasi impossible d'atteindre le cœur en mouvement des fans pressés sur les rambardes. Et d'après ce qu'on a pu entendre, il valait mieux être bien chaussé pour ne pas se faire démantibuler les arpions. 2h30 de set et quasi aucune pause, une constance et une perfection dans le jeu qui confirment que The Cure reste d'excellents mélodistes. Encore une fois il aura fallu être bien près de la scène pour apprécier, le son étant sous dimensionné. Au final il reste une impression de satisfaction, de contentement. Et puis voir tous ses fans en noir, c'était plutôt sympathiques, ça change du conformiste mister Puma ou mister popeux, la raie sur le côté, les binocles et le calcif spécial "look at my bottom".
2h00 du matin. En ce début de nuit, ce n'était pas la new-wave plutôt calme de Cure qui allait nous remettre d'aplomb. A moins d'un remède miracle, le sommeil s'annonçait déjà à nos yeux poussiéreux et transis de froid. Remède miracle? Hyper stimulant, oui... plutôt? A moins qu'une décharge électrique bien placée....Enfin voilà, cela a pris comme une traînée de poudre, ou plutôt comme un long tressaillement, parti de l'épine dorsale qui a parcouru la colonne vertébrale, et est allé coller la gigue à nos jambes qu'on croyait endolories. Dès les premières notes de leur set, les ! ! ! ont mis le cortex du public sur la la position « move » : une machine de scène s'est mise en route, pour près de deux heures de groove déhanché et furieux, porté par une rythmique implacable et incessante. A rien moins que 8 sur scène, les Américains n'ont pas fait baisser un instant la pression; il faut dire que Nic le chanteur est impressionnant de vitalité : sautant d'un baffle à l'autre, haranguant le public comme personne, faisant monter minute après minute l'excitation et la chaleur des lieux, il s'est montré à la hauteur de la réputation scénique du groupe.
Musicalement, c'est un flot qui mêle habilement funk, disco, punk, soul... Enfin tout ce qui peut se faire de furieux et susciter un mouvement quelconque chez l'auditeur. Rien de très original, mais le tout prend la forme sur scène d'une longue série de variations sur le même thème : chaque riff est malaxé jusqu'à son paroxysme, chaque phrase scandée jusqu'à plus soif... Bref un set à tomber par terre, s'adressant autant aux jambes qu'à la tête, et qui aura rassasié les plus insatiables. La deuxième soirée s'est donc achevée donc sous forme de dance-party : ne manquaient plus finalement que les boules à facettes pour faire danser les vieilles pierres du fort!
Greg et Jamy
Les articles RDR 2005 :
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