Ah... les joies du camping en été, la baignade matinale à 3 heures de l'après-midi, la soirée passée les oreilles en émois, au milieu d'une foule venue faire voler la poussière et des trembler les murs du Fort de Saint-Père, près de Saint-Malo. Tous les ans, ça recommence, et tous les ans, on aime ça, aller à la Route du Rock, festival réputé pour sa programmation pas tout à fait comme les autres, mais aussi pour beaucoup d'autres choses...Premier volet des chroniques de ces longues heures musicales.
Le spectacle d'un « Routard du Rock » (faut-il dire « routier? ») un lundi matin au réveil n'a rien de franchement enviable. S'il peut masquer ses cernes derrière le noir de ses lunettes, il parvient néanmoins difficilement à cacher la poussière qui s'accumule sur ses vêtements portés trois jours (trois nuits aussi), ni sa chevelure épaissie par le mélange bière-sel-sable, et sa démarche hasardeuse, voire erratique est le résultat d'un défaut symptomatique de sommeil, auquel viennent souvent s'ajouter des traces d'excès de nature diverse.
Néanmoins, à y regarder de près, on devine, à peine éteinte, l'étincelle qui persiste, le petit bout de mèche consumé pendant trois jours, entre les nuits gorgées de décibels dans l'enceinte du fort de Saint-Père, les débuts de journée doigts de pieds en éventail sur plage de Saint-Malo et les apéro-galettes saucisses avalées devant le soleil couchant (parfois).
Pour cet exemplaire de la tribu des festivaliers fatigués mais heureux, tout a normalement commencé, comme tous les ans, par une formule marmonnée face à la découverte d'une foule venue en masse et compactée devant les grilles, formule du genre : « et m... , tous les ans, je me dis qu'il faut que j'arrive plus tôt. » Résultat: au bout d'une heure passée à trépigner dans le limaçon de cortège, on montre à son tour patte blanche pour entrer dans le fort, et là, on sait qu'il ne nous restera que de fugitives impressions d'
Art Brut, premier groupe à entrer en scène, qui n'a eu qu'une mauvaise idée : commencer (et donc terminer) à l'heure, donc trop tôt, forcément.
Pourtant, les échos recueillis ci et là de la part des festivaliers présents (heureux les gens prévoyants!) permettent de brosser un portrait très ébouriffé du quintet anglais : un batteur qui joue debout, un chanteur flippé qui se prend pour Zébulon sur scène, dans d'hypnotiques tressaillements proches parfois de la syncope. Musicalement, ça ressemble à du rock, du pur jus même, toutes guitares sorties, deux accords qui rendent fou, tête haute et genou en avant, genre Television qui aurait fait une cure de Fugazi... enfin, vu de loin...Mais on garde nos antennes rivées à ce groupe qui semble voué à propager son hystérie tapageuse.
Beaucoup plus de retenue dans l'attitude, mais autant d'énergie déployée chez Alamo Race Track. Dans un autre registre, les Hollandais ont fait monter d'un cran la tension, en canalisant toute l'électricité libérée par leurs prédécesseurs : beaucoup moins débridé, beaucoup moins décoiffé, le set rappelle plus les heures sombres du post-punk : les guitares sont rigides comme le costard étriqué du guitariste, et si la couleur noir habille le chanteur, c'est aussi celle qui plane sur les morceaux, empreints d'une solennité qui n' a cependant rien de calme. C'est bien en constructeur d' d'atmosphère qu'Alamo Race Track révèle tout son talent, et si le chant Ralph Mulder est celui d'un ange, c'est sûr, c'est celui d'un ange qui s'est aventuré dans des « hauts quartiers de peine », et en a gardé une profondeur vocale, une mélancolie chronique, plus prégnante encore sur disque que sur scène, car ces oiseaux-là, plutôt sages lorsqu'ils sont enfermés, choisissent le chemin de la tempête et de ses fracas sonores en tous genres pour habiller leurs morceaux sur scène, tout ça avec en plus de la classe... Alors que l'oiseau s'envole, et qu'il nous montre toute son envergure!
Exit la jeunesse déchirée, place aux vieux poètes sentimentaux : après 9 ans d'absence, David Gedge fait de nouveau battre son coeur grenadine de crooner maudit au sein de The Wedding Present. Groupe ténor des années 90, identifiable par son côté fleur bleue mais faisant preuve d'un certain radicalisme dans le ton, The Wedding Present sait faire des chansons d'amour, mais sait les jouer pied à l'étrier, les cheveux dans le vent sans pour autant ressembler à une caricature de héros romanesque. A quatre sur scène, les Anglais vont à l'essentiel. Empaquetées comme un paquet précieux dont on n'a pas envie de perdre le contenu, les chansons défilent dans une cavalcade élégante et flamboyante. Pas de place pour la guimauve, la sophistication, ou le mauvais goût : la justesse et l'évidence des mélodies suffisent souvent à donner tout leur sens aux chansons sans nul besoin d'enrubanner le tout dans de brillants apparats. Car qu'y-a-t-il de plus classe qu'une déclaration d'amour qui se passe de tout le décorum sentimental, et sait au besoin utiliser les vrais mots et les émotions à l'état brut? On ressort du concert comme d'un manège lancé à toute allure, qu'on voudrait faire tourner encore plus vite pour attraper le vertige. Quand ça s'arrête, le coeur battant, on n'a finalement qu'une envie : que ça recommence.
Et comme cette quinzième Route du Rock fut celle de l'avènement des vétérans, cela n'a pas étonné de voir débarquer sur scène le trio le plus représentatif de l'idée que l'on puisse se faire de l'Indie-Rock Américain. Groupe phare de la scène noisy-pop des années 90, Yo La Tengo n'est pas réputé pour faire bouger les foules, ni pour faire des concessions aux règles classiques d'écriture à l'usage du petit songwriter pop. D'emblée ça peut faire fuir : à trois penchés sur leur claviers, guitares ou basse, les Américains semblent avoir du mal à regarder le public, ils semblent un peu trop concentrés, un peu trop timides, ou un peu trop sérieux. Tout ça à la fois? L'adjectif sérieux ne convient assurément pas, on s'en aperçoit vite, s'ils ne sont pas un groupe rigolo, les trois Yo La Tengo ne sont pas non plus sérieux, il suffit de regarder leurs clips pour s'en persuader. Alors concentrés, certainement, introvertis, oui, leur musique l'est aussi.
Yo La Tengo sont frères avec Sonic Youth, mais assument leur parenté avec My Bloody Valentine, et n'hésitent pas à s'aventurer dans de longues envolées bruististes et athmosphériques. Construisant leurs chansons à coups de larsens, d'orgue joué à deux doigts, maniant le murmure chantonné aussi bien que la dissonance, les 3 Yo La Tengo nous promènent dans un ciel rempli d'étoiles filantes, de zébrures électriques, de monstres gentils, de comptines pour s'endormir, mais aussi pour se réveiller la tête pleine d'images rêvées ou inventées pour l'occasion, mais qu'on préfère garder pour soi, plutôt que de partager. Un moment d'intimité bruitiste et mélodique, propice à la tombée de la nuit : un peu de grâce à l'état brut dans ce monde de brutes grasses.
Après un dernier album, le septième - "The Secret Migration" sorti en 2005 - en demi teinte, forcément on était resté scotché sur "Deserter's Songs" et on attendait au virage scénique l'impérieux et non moins mégalomane Jonathan Donahue de Mercury Rev. Aucune inquiétude à ce sujet, l'avant dernier concert de la programmation du vendredi de la Route du Rock fut radieux, à la hauteur de nos attentes, mystique et extatique.
Le groupe, habitué à jouer fort, a légèrement baissé le son, à moins que ce ne soit encore une fois un mauvais tour des grappes d'ampli qui pendaient de chaque côté de la scène. Toujours est-il qu'il valait mieux être loin de la scène et dans l'axe pour mieux apprécier la dimension du set de nos spationautes.
Voyage intergalactique, dans l'infiniment grand, exploration de l'atome, dans l'infiniment petit, les références aux astres et aux fondements de la matière sont omniprésentes. Un écran tendu sur le fond de la scène projette des images d'électron, de noyau et autre particule. Des messages empruntant tantôt à la littérature américaine tantôt aux citations de Lao Tseu défilent : "Please Consider Adoption". Mercury Rev dépeint son univers avec justesse : un monde lyrique qui se cherche et se perd dans les grands espaces.
La voix larmoyante de Jonathan Donahue sans grand artifice réussit à investir tout le Fort. Tel un Archive plaintif ou un Radiohead à la belle époque, Mercury Rev charme, ensorcelle et impose irrémédiablement sa puissance sonore. Entre harmonie et poésie, le set reste léger et frais. Le ton de la Route du Rock était donné : la pop supplante le rock cette année.
Dernier combo de la soirée : The National. Visiblement très attendu, il n'en fut pas moins décevant. Comme me le disait un abonné des Inrocks vendredi dans la nuit : "Quand je pense que c'était censé être le meilleur groupe de l'année, un truc terrible… Pffff… c'est vraiment nul. Enfin non c'est pas nul, c'est juste que y'a rien de rien là dedans. Ni chaud, ni froid c'est nul !" Il est vrai les New-yorkais n'ont pas convaincu grand monde. Un rock très attendu, sans aucune originalité, ni personnalité. Certains y verront une forme de mélancolie, de douce torpeur, transmuées en musique, toujours est-il qu'on s'est franchement ennuyé. Il est vrai que, des fois on aimerait un peu plus que les regards se portent un peu moins instinctivement sur New-York. Combien de groupes – même français, si si - auraient incroyablement mieux ponctué ce vendredi soir.
greg et jamy
Les articles RDR 2005 :
La chronique du dimanche
La chronique du samedi
La chronique du vendredi
L'album photos souvenir
La programmation RDR 2005